Il y a des endroits sur Terre où le silence n'est pas une absence de bruit, mais une présence. Une matière. Quelque chose qui vous enveloppe et qui, lentement, vous oblige à écouter ce qui se passe à l'intérieur.

L'Arctique norvégien est l'un de ces endroits. J'y suis allé seul, en février, avec un sac à dos, un appareil photo et une question que je n'arrivais pas à formuler.

Le départ

Tromsø, 69° Nord. Quand l'avion atterrit, il fait nuit. Il fera nuit encore longtemps. Le soleil ne se lève plus tout à fait à cette période — il effleure l'horizon pendant deux heures, peignant le ciel dans des tons de rose et de violet, puis s'efface. C'est ce qu'ils appellent la « lumière bleue ».

J'avais loué une voiture. Une petite Suzuki qui avait connu des jours meilleurs. Direction le nord, toujours le nord, à travers des fjords endormis et des villages de pêcheurs dont les maisons rouges semblent posées là par accident.

Le froid n'est pas un ennemi. C'est un professeur qui vous apprend ce qui est vraiment essentiel.

La première nuit dehors

J'ai planté la tente sur un plateau, à quelques kilomètres de Sommarøy. Le thermomètre indiquait -18°C. Le vent était tombé — c'est la condition sine qua non pour dormir dehors à ces températures. Sans vent, le froid est supportable. Avec le vent, il devient dangereux.

Allongé dans mon duvet, j'ai coupé la lampe frontale. Et c'est là que le silence est arrivé. Pas progressivement. D'un coup. Comme si quelqu'un avait appuyé sur un bouton.

Pas de voiture. Pas d'avion. Pas de ruisseau. Pas de vent. Pas d'oiseau. Rien. Un silence si profond que j'entendais mon propre sang circuler dans mes tempes.

Les aurores

La deuxième nuit, elles sont venues. D'abord un voile pâle, presque imperceptible, comme une trace de pinceau sur le ciel. Puis les couleurs se sont intensifiées. Le vert. Le violet. Des rideaux de lumière qui ondulaient au-dessus de ma tête avec une lenteur hypnotique.

Je suis resté dehors trois heures. Les pieds gelés, les mains engourdies malgré les gants. Mais incapable de rentrer. Il y a quelque chose de profondément humiliant dans le spectacle des aurores boréales. Elles vous rappellent à quel point vous êtes petit. Et à quel point c'est beau d'être petit.

Les aurores ne se photographient pas vraiment. Elles se vivent. L'appareil ne capture qu'un pâle écho de ce que les yeux reçoivent.

Ce que le silence m'a appris

Pendant ces cinq jours, j'ai compris quelque chose que je savais déjà mais que j'avais oublié : le bruit permanent de nos vies — les notifications, la musique de fond, les conversations qui n'en sont pas — n'est pas un confort. C'est une fuite.

Dans le silence arctique, il n'y a nulle part où fuir. Vous êtes face à vous-même, et il faut bien finir par vous regarder.

Ce que j'ai vu ne m'a pas toujours plu. Mais au moins, je l'ai vu.

Le retour

En rentrant à Tromsø, le bruit de la ville m'a semblé assourdissant. Un klaxon. Un rire dans la rue. Le ronronnement d'un radiateur dans la chambre d'hôtel. Tout était trop fort.

Ça a duré quelques jours, cette hypersensibilité. Puis elle s'est estompée, comme tout s'estompe. Mais le silence, lui, est resté quelque part à l'intérieur. Comme une chambre secrète dont j'aurais trouvé la porte.

J'y retournerai. Pas pour les aurores — même si elles sont magnifiques. Pour le silence.

Et la prochaine fois, j'emmènerai ma fille. Parce que certaines leçons ne s'enseignent pas. Elles se vivent.

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